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Le portrait de la semaine

Jean-Philippe Murat. Un accident a bouleversé la vie de ce serial entrepreneur qui n’en a pas pour autant délaissé les affaires. Un parcours hors normes qui l’a conduit à lancer une plateforme dédiée à l’accompagnement des entrepreneurs handicapés.

Force de conviction

Quinquagénaire à la barbe grisonnante, Jean-Philippe Murat donne l’impression d’avoir déjà vécu plusieurs vies. De fait, au moins deux : une avant son accident qui l’a rendu tétraplégique et une après. Ce serial entrepreneur, à la tête d’un cabinet de conseil, qui partage son temps entre Rodez et Montpellier, s’est appuyé sur son expérience pour rédiger un avant-projet de loi qu’il vient de soumettre à Sophie Cluzel, secrétaire d’État aux personnes handicapées. Son ambition? Donner un véritable statut aux entrepreneurs handicapés en vue de faire émerger un plus grand nombre de ces « handipreneurs » et plus généralement faire avancer la cause du handicap dans le monde du travail. Pour cela, il a lancé fin novembre, la plateforme de mécénat participatif Les handipreneurs.org dont la vocation est d’accompagner, grâce aux dons et via du tutorat, les porteurs de projet et dirigeants d’entreprise handicapés. Un appel à projet est lancé jusqu’à la fin décembre pour leur permettre de se porter candidat et de bénéficier de cet appui. 

Aveyronnais de naissance, c’est à Paris que Jean-Philippe Murat fait ses premières armes. Près des plateaux de télé plus précisément. Tout juste diplômé de l’École supérieure de réalisation audiovisuelle, le Ruthénois crée sa première entreprise, une société de production, avant d’être remarqué par un producteur de Disney Channel, puis par une directrice d’antenne du groupe M6, avant de franchir les portes de Canalweb, un ancêtre de YouTube, dont il devient le secrétaire général. 

En 2003, à la naissance de ses enfants, l’homme de médias met le cap au sud. Retour en Aveyron où il s’associe avec son frère pour développer le réseau de magasins Mobistore, la franchise d’Orange. S’en suivent plusieurs ouvertures dans le sud de la France. Trois ans plus tard, le touche-à-tout rachète, à la barre du tribunal, Drimmel, qui vient de déposer le bilan, un fleuron aveyronnais qui fabrique des lampes en céramique émaillée haut de gamme. Son ambition? Redresser l’entreprise et la développer. 

Un événement va cependant bouleverser ses plans. « Deux mois après, j’ai eu mon accident, un plongeon qui s’est mal passé dans une piscine. Je me suis retrouvé avec ce paquebot industriel de 70 salariés sur les bras, à devoir faire ma rééducation au centre Propara à Montpellier, se souvient Jean- Philippe Murat. Très vite, je me suis aperçu qu’il fallait d’abord résoudre les problèmes liés à l’accident. C’est une reconstruction à la fois physique et psychologique. Une reconstruction aussi avec son entourage proche, avec sa famille, puisqu’on repart sur de nouvelles bases. Il ne faut pas fuir le handicap, sinon on s’isole. Il faut très vite l’accueillir comme une deuxième naissance. Une deuxième vie qui commence et composer avec. Et pour ça, il a fallu que j’apprenne à connaître mes nouvelles faiblesses. » 

Au bout de trois mois, l’entrepreneur, « encore inerte sur le plan corporel », reprend contact avec ses équipes pour poursuivre le redressement de l’entreprise. Elles font la navette entre l’Aveyron et Montpellier puis échangent par téléphone tandis que son frère fait le relais. L’année suivante, Jean-Philippe Murat est de retour « aux manettes ». Infatigable, il se lance en 2009 dans la création d’un média gratuit, À l’Oeil. Quatre supports seront développés et distribués dans trois départements. 

Six ans plus tard, l’entrepreneur et son frère ont l’opportunité de vendre leurs entreprises. Pour Jean-Philippe Murat, c’est l’occasion de prendre une année sabbatique pour faire le point sur les dix ans qui viennent de s’écouler. « Un véritable parcours du combattant, résume-t-il, car lorsqu’on est chef d’entreprise, avant et après, ce n’est plus du tout la même chose. Les regards changent, notamment de la part de vos partenaires financiers. Auprès des banques notamment cela devient très difficile d’emprunter. Même si vous en avez les moyens et les apports, ce sont des surprimes d’assurance invraisemblables qui s’ajoutent pour pouvoir emprunter. Cette année sabbatique m’a permis de revenir sur tout ça, de rencontrer d’autres entrepreneurs handicapés, de discuter avec mes anciens collègues chefs d’entreprise valides… Puis de 2016 jusqu’au mois de janvier de cette année, j’ai rédigé un avant-projet de loi que j’ai présenté à la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale », explique-t-il. 

Sa priorité ? Créer un statut d’handipreneur qui tienne compte « des caractéristiques sociales, économiques et financières liées au handicap, détaille-t-il, du fait que nous avons une fatigabilité plus grande, une mobilité moins importante, etc. » 

Selon Jean-Philippe Murat, son avant-projet de loi tombe à point nommé, puisque l’actuelle secrétaire d’État prépare une grande réforme. Un groupe de travail devrait d’ailleurs être créé au sein du ministère sur ces questions liées à l’entreprise et au handicap. 

Jean-Philippe Murat entend bien également s’attaquer à l’autre volet de la problématique: l’accès au crédit. « J’ai proposé au ministère de créer un quota de réserves que Bpifrance pourrait utiliser pour soutenir les handipreneurs, soit en fonds d’amorçage, soit pour des crédits plus importants », confirme-t-il, tout en proposant également la création d’un fonds de garantie des prêts. Et l’entrepreneur de pointer la méconnaissance qu’ont les Français du handicap: « Nous sommes très en retard même si depuis quelques années il y a de réels progrès notamment dans les grands groupes qui changent leur regard sur le handicap. » 

Faciliter l’accès des handipreneurs aux financements pour pouvoir se développer ou se lancer, c’est aussi l’objectif de la plateforme qu’il vient de mettre en ligne. « Entreprendre tout en étant handicapé, c’est possible, assure-t-il. En France, on compte 75000 entrepreneurs handicapés, 3000 de plus par an, ce n’est pas rien. Et depuis la loi Macron de 2016, cela s’accélère: 6% d’entreprises supplémentaires se sont créées ». Depuis la loi sur la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques, en effet, le recours à l’emploi indirect, via des contrats de sous-traitance auprès des entreprises adaptées ou des établissements et services d’aide par le travail (Esat), qui permet aux entreprises de remplir une partie de leur obligation d’emploi des travailleurs handicapés, est également ouvert aux travailleurs indépendants handicapés. Une opportunité qu’il faut plus largement exploiter aujourd’hui selon Jean-Philippe Murat. 

  • 1968
    Naissance à Rodez 
  • 1988-1991
    Diplômé de l’École supérieure de réalisation audiovisuelle (Esra) en management et marketing des médias 
  • 1992-2002
    Mène une carrière de producteur exécutif au sein du groupe M6 avant de devenir secrétaire général de Canalweb 
  • 2003-2004
    Retour à Rodez où il développe avec son frère le réseau de magasins Mobistore, franchise d’Orange dans le sud de la France 
  • 2006
    Rachète Drimmel à la barre du tribunal. Deux mois plus tard, il est victime d’un accident domestique 
  • 2009
    Crée un pôle de médias gratuits 
  • 2015-2016
    Revend ses entreprises et prend une année sabbatique 
  • 2017-2018
    Rédige un avant-projet de loi sur l’entreprise et le handicap. En novembre, lance la plateforme Leshandipreneurs.org

Pour le serial entrepreneur, le numérique offre du reste de nouvelles opportunités pour réduire le taux de chômage des personnes handicapées, deux fois supérieur à celui des personnes valides. L’entrepreneur qui pointe un problème de formation plaide d’ailleurs pour la création d’un CAP et d’un BTS en alternance dans les métiers du numérique. 

« J’encourage toutes les personnes handicapées à entreprendre, à développer leur activité. Ce n’est pas si difficile, affirme Jean-Philippe Murat. Il y a une vie après le handicap et le fait d’entreprendre permet d’utiliser les forces que nous avons découvertes durant la rééducation. On a pu construire un état d’esprit qui bien souvent nous permet de soulever des montagnes ». Il en veut pour preuve le taux de survie à trois ans des entreprises créées par des personnes en situation de handicap, de 13 points supérieur à celui des entreprises créées par les personnes valides. 

Depuis septembre à la tête de HPCM Conseil, cabinet de recrutement et d’insertion de personnes handicapées, il développe également des conférences et des formations pour faciliter l’intégration des personnes handicapées au sein des entreprises, « ce qui est souvent source de performance », aime-t-il rappeler. Difficile de ne pas le croire.

Agnes Bergon