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Le portrait de la semaine

Jacques Nodin. Enfant de la Cabucelle dans les quartiers nord de Marseille, syndicaliste de premier plan, il fait carrière dans le corps préfectoral avant de s’immerger dans l’insertion comme président de l’entreprise Envie à Dijon. Des mondes inconciliables ? Pas pour lui qui se définit « libre de pensées, de paroles et d’actes ».

L’homme sans barrières

Jacques Nodin est comme son accent : chantant. Sa carrure imposante, son ton assuré ne parviennent pas à dissimuler une nature qu’on sent joyeuse et qui lui laisse, à 68 ans, une soif intacte d’agir, d’expérimenter, d’innover. Il est depuis 2010 président de l’entreprise d’insertion Envie Dijon.

« Envie, c’est une passion. J’ai été à l’école de Pierre Choux et Jacques Danière du groupe Id’ées, ils m’ont appris ce qu’est le monde de l’insertion». Envie Dijon est membre du réseau national du même nom, 50 entreprises et 2.500 salariés, spécialiste du recyclage des déchets électriques et électroniques. Pionnier de l’économie circulaire, l’entreprise dijonnaise recycle depuis 1993 les appareils ménagers. Une partie est remise en état et commercialisée au magasin de Chenove, le reste est trié puis part au recyclage. L’idée est vertueuse : elle donne du travail à 50 salariés, alimente la chaîne du recyclage et a vendu 2.300 électro-ménagers à petits prix en 2014. Sous l’impulsion de sa directrice, Nathalie Bartman, l’entreprise est aussi un laboratoire d’idées, ce qui n’est pas pour déplaire à Jacques Nodin « passionné par l’innovation sociale et sociétale », surtout lorsqu’elle permet de créer des passerelles. « Décloisonner est un mot essentiel, il faut arrêter de dire “je vais sauver le monde tout seul” et construire des choses avec les autres». Il cite le projet de la Cité de l’autre économie, sociale et solidaire, pour expérimenter des modes courts de commercialisation.

Et Eurêcook !, qui propose la location d’appareils culinaires dont Envie assure le reconditionnement. Le service fraye dans les eaux de l’économie du partage et réunit rien moins que le groupe SEB et le distributeur Casino.

Militantisme fondateur

Cette ouverture au monde et aux idées est ancrée dans le passé de Jacques Nodin comme un cadeau de jeunesse. Il fait partie de ces générations forgées aux valeurs de la République et au militantisme par les réseaux d’éducation populaire de la seconde moitié du 20esiècle, qu’ils s’appellent Léo Lagrange, Ligue de l’enseignement ou Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Son adolescence est façonnée par une famille engagée - un grand-père mort pour la France dans les Forces françaises libres, un père cheminot syndicaliste et FSU - et vingt et une années passées à la Cabucelle à Marseille. La Cabucelle, c’est un quartier dont il dit qu’il lui a appris la vie et « à vivre avec les autres ». À l’époque, c’est un creuset de mixité sociale. Les enfants de Ritals, Maghrébins et Français se retrouvent autour du boulevard des Italiens pour faire les quatre-cent coups, pendant que les pères embauchent à la raffinerie de sucre Saint-Louis voisine. Pourtant, tous n’auront pas la même destinée : « de ma classe de CM2, la moitié a eu le plaisir de continuer les études, l’autre moitié celui de visiter les Baumettes...». Lui fait partie des premiers, marqué par un instituteur « capable d’inculquer les valeurs essentielles du vivre ensemble », qui le poussera à poursuivre au collège. Le quartier vit aussi en première ligne la période sombre de la guerre d’Algérie :

« les ratonnades, l’explosion par le FLN du dépôt pétrolier de Mourepiane, en 1958, le camp militaire de Sainte-Marthe par lequel passaient ceux qui partaient en Algérie». De quoi éveiller une conscience politique. Il y connaîtra à l’adolescence ses premiers engagements collectifs. Deux forces importantes structurent alors les quartiers populaires de Marseille : « le parti communiste et les curés !». À seize ans, il entre à la JOC, la Jeunesse ouvrière chrétienne, véritable réseau « d’apprentissage de la vie collective». Il fait sienne la devise « voir, juger, agir » de ce mouvement d’éducation populaire, et en tire son moteur de vie : « voir la situation, juger dans le sens de tirer des enseignements de ce que l’on voit, et alors agir ». Il en retient aussi une leçon : «pour agir, il faut être militant dans des structures qui ont du poids» et montera les échelons jusqu’au conseil national restreint de la JOC, avant d’entrer au PSU. Cette volonté de peser l’amènera à prendre part à des moments importants de l’histoire sociale et politique, l’autre marque de fabrique de Jacques Nodin. Les exemples ne manquent pas ! Début des années 70.

Contractuel chargé des finances à la préfecture du jeune département du Val-de-Marne, il y crée une section CFDT avant de devenir à 30 ans secrétaire général national de la fédération Interco CFDT (pour Intérieur et Collectivités locales). Il y côtoie Edmond Maire, Jacques Chérèque (père de François) au bureau national du syndicat. Une école extraordinaire : « J’ai appris à parler en 8 minutes, à discuter, à confronter ». Apprécié pour sa capacité à faire vivre le dialogue - « et seulement quand c’était nécessaire le rapport de force» - il est de toutes les négociations : la décentralisation et le statut de la fonction publique territoriale sous Deferre, le RMI avec Rocard. Il négocie avec Poniatowski, Pasqua, Joxe. Avec la volonté de concilier : « à l’époque la CFDT ne négociait pas. Pourtant il fallait s’assoir à la table des négociations pour être en capacité de trouver des compromis et d’avoir des résultats». L’aventure finira en 1992. Opposé à la ligne Nota, il est contraint de quitter le syndicalisme et réintègre, à 45 ans, le corps préfectoral, comme directeur de cabinet du préfet de l’Allier. De l’autre côté de la barrière.

Serviteur de l’Etat

  • 1947
    Naissance, le 6 mai, à Marseille. Dès ses 16 ans s’engage dans les Jeunesses Ouvrières Chrétiennes.
  • 1971
    Après une licence d’économie, entre comme contractuel à la préfecture du Val-de-Marne.
  • 1977
    Devient à 30 ans le plus jeune secrétaire général de la CFDT pour la fédération Interco. Le début de 15 années au coeur de la centrale syndicale.
  • 1992
    Démarre une carrière dans le corps préfectoral comme directeur de cabinet dans l’Allier. Il recevra la Médaille Pénitentiaire pour faits d’armes, suite à la prise d’otages de la centrale de Moulins-Yzeure.
  • 2015
    Après avoir terminé sa carrière comme préfet en mission de services publics au ministère de l’Intérieur en 2007, il devient président d’Envie Dijon.
  • 2009
    Est fait officier de la Légion d’honneur par Jean Monin, commandeur, ancien déporté au camp de Mathausen et ancien du maquis du plateau des Glières, en Haute-Savoie.

D’autres auraient trouvé le tournant difficile à prendre, la pilule amère. Mais s’engager dans la préfectorale c’est aussi servir : l’intérêt général, le service public. Jacques Nodin en gravira tous les échelons.

Comme sous-préfet de Clamecy d’abord, puis de Corte, en Corse, dès 1996. Il y négocie avec le monde agricole, les nationalistes. « Ma force était d’être un homme de terrain, je faisais des discours sur les places des villages, je rencontrais les responsables nationalistes. Il fallait réaffirmer le rôle de la République.

Je dormais avec 10 gendarmes mobiles sous mes fenêtres ». Il y a même « fait » le GIGN lors de la prise d’otages d’un salon de coiffure à Prunelli di Fiumorbo, et « sans état d’âme » du maintien de l’ordre. Jusqu’à ce tragique 6 février 1998. On vient d’assassiner dans une rue d’Ajaccio le préfet Erignac. « Un très grand préfet, et une période très difficile de ma vie. Je n’ai fait le deuil de Claude Erignac que depuis la condamnation définitive d’Yvan Colonna[le 11 janvier 2013 - ndlr] ». En avril 1998, au terme de son mandat, il quitte l’île mais y garde souvenirs et amitiés. Encore quelques postes dans le corps préfectoral dont le secrétariat général pour les affaires régionales à Besançon. Puis en 2007, la nomination au grade de préfet en mission de services publics au ministère de l’intérieur pour négocier la RGPP... avec les syndicats ! Si on lui fait remarquer qu’un syndicaliste devenu préfet, c’est plutôt rare, il n’y voit aucune contradiction. Ces années dans la préfectorale, il les a vécu comme une autre façon d’instaurer le dialogue social, qu’il juge « capital » entre les entreprises et les salariés. C’est tellement vrai qu’à peine en retraite il entre au cabinet de Marie-Guite Dufay, pour lancer des expériences innovantes. Le CDI d’intérim, la sécurisation des parcours professionnels : « on formait les salariés en chômage technique et quand l’entreprise repartait c’était avec des compétences nouvelles. 10.000 salariés ont ainsi été formés en deux ans, et on a sauvé 5.000 emplois ». Voir, juger, agir.

Sylvie Kermarrec